Lettres de Fernand Pouillon à Léo et Barbara Marchutz
Lettres non datées
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Mon cher Léo
Un petit mot vite car je ne trouve pas le temps de faire une vraie lettre.
Je suis très content pour vous de ce que vous faites. Je sens plus que je ne comprends que ce que vous faites est dans le sens du dépassement de quelque chose, c’est confus mais je suis sûr de ne pas me tromper.
Vous savez toute l’amitié que j’ai pour vous, cette amitié est doublée par une solide admiration.
Autant que je pourrai vivre vous pourrez compter sur moi. – Travaillez donc en toute tranquillité, notre affaire est bonne, il faut la poursuivre.
Il n’est pas d’exemple qu’une vraie force soit vouée à l’oubli.
Raison de plus pour être d’un courage sans borne – la vie, la réussite, c’est le courage, la confiance absolue en soi. Il n’a été fixé à l’homme aucune limite, s’il n’est pas timide.
Votre valeur dépasse, vous le savez mieux que personne la valeur des gens admirés qui n’auront jamais ce que vous avez.
Mon cher Léo, je m’excuse de vous parler comme un vieux bonhomme à un jeune. C’est probablement parce que vous avez une jeunesse que je n’ai jamais eue.
Votre ami
Signé: Fernand Pouillon
[NB : cette lettre date vraisemblablement du début de l’année 1955, car Léo écrit dans son journal en date du 27 mars 1955: «reçu cette semaine mémorable lettre de Shousha disant que je pourrai compter sur lui tant qu’il vivra – et travailler en toute tranquillité». Il convient de rappeler que Fernand Pouillon signe avec Léo Marchutz un contrat de marchand qui entre en application le 1er janvier 1954]
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Hôtel Crillon Place de la Concorde Paris.
Mon cher Léo,
Puisque vous m’écrivez, je vous écris; je n’aime pas écrire, un mot, un regard sont tellement mieux.
En réponse à votre lettre j’ai très envie de vous traiter de … mais très affectueusement, mais je ne le ferai pas. Mon cher Léo, êtes-vous fou ou malade, me jugez vous si mal.
Enfin ne savez vous pas que je vous ai fait confiance une fois pour toutes et que rien ne pourra entamer cette confiance.
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Lettre de Fernand Pouillon à Léo et Barbara Marchutz (1)
« Que ceux qui ignorent la constance soient précipités dans les limbes »
Mon cher vieux Léo toujours jeune et ma chère Barbara. Votre lettre, vos lettres m’on ému. A travers les justifications de Léo j’ai lu des relents de mauvaise conscience. Que la paix soit avec vous Léo, agissez et dormez en attendant des temps meilleurs. Ces temps ne peuvent pas venir de faux amis (« que le plaisir corrompt, que le malheur abat ») mais des amis véritables. Le faux ami est celui qui s’attache à vos pas quand il s’ennuie ou quand il espère de vous des bienfaits de toutes sortes, et qui vous fuit et vous exècre et vous lâche lorsque les difficultés l’atteignent. Il existe aussi de faux parents, de faux enfants, de la fausse monnaie, de faux tableaux. J’ai connu mieux que vous de petit monde de cloportes et j’ai pu le comparer au monde lumineux de la générosité et de l’amour, rare, mais existant et consolant et exaltant. Tout cela m’incite à me retirer, à éviter la haine, l’ennui et l’âpreté du monde. Je n’étais pas très sociable, je suis devenu ermite, j’ai lutté en désinvolte, je travaille en franc-tireur. Pauvre je reste le même et j’en suis fier. Partager le fromage et le gros rouge vaut « autant » que faire couler le Dom Perignon dans des verres souillés par les lèvres du mensonge.
Le monde est comme la justice, hypocrite et pervers. Dormez en paix et travaillez et l'oubliez jamais que votre génie existe méconnu mais impérissable. Merci de m'avoir conservé vos lithos, j'y tiens, non par intérêt mais pour mon plaisir et le gage de votre fidélité. J'ai tout perdu sauf un cahier des dernières lithos sur Sainte-Victoire, vous souvenez-vous ? Je vous rappelle que je tiens beaucoup à certaines lithos en couleurs (de l'Evangile), j'y tiens si vous pouvez me les garder et si vous en avez encore. Vous voyez je n'oublie rien, ni le bon, ni le bien ni le passé, ni l'injustice, ni les trahisons. Mon signe est le Taureau et ma frêle apparence ne doit pas tromper ; je reste bête sauvage, et attention aux toréros imprudents; A présent, je connais les vices, les faux semblants rouges et si je dois encore me battre dans une arène c'est au corps que je viserai.
Mon livre qui devait s'appeler « Alpha, Oméga » a changé de titre, Les pierres sauvages à présent. Les éditions du Seuil le sortent en septembre, il fera réfléchir les butors et les ordures capables de penser; C'est un livre sur l'art de bâtir. J'ai trois romans en cours, deux livres d'art : Abbayes et Les Baux ; un projet sur la Manche. En moins de trois mois, malade et seul, je montre à nouveau ma puissance de travail orgueilleusement.
L'Apocalypse que j'ai lue souvent ces dernières années me hante, j'arrive à m'intégrer humblement dans la fresque, je pense à ma destinée et tire gloire de mes rides profondes. A chacun son plaisir.
J'ai aussi réfléchi pour vous à un livre illustré par vous l'Apocalypse, cela vous irait bien. Je me charge de le faire imprimer in quarto grand papier. Pensez-y Léo, cent exemplaires partiraient comme une fleur, j'aurai souscripteurs pour au moins ving-cinq.
J'ai vu Anna (2), belle et ardente, nous sommes assez copain, quoiqu'elle ait encore un peu peur de moi. Timidité des temps passés, les enfants ne savent pas qu'ils deviennent des égaux lorsque leurs tribulations se confondent avec celles des vieux; C'est la fraternité des désillusions, l'abord du réel.
Je vous quitte Léo et Barbara et je compte vous retrouver, dans ma triomphale tournée dans le Midi, intacts. Jo, Philippe, Donatini et les autres, Arnal, Annie, etc.. Je vous promets une belle séance, une comédie à plusieurs personnages de tout ce que j'ai vu ces temps-ci.
Votre ami à la vie à la mort,
Fernand Pouillon
(1) Écrite entre janvier et août 1964, après l'incarcération.
(2) Fille de Barbara et Léo Marchutz
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