Lettre de Max Rheinhardt à Léo Marchutz
concernant son tableau « l’Ascension »
(1)
(traduction en français de Antony Marchutz)
 
 
Berlin, le 27 juin 1919
 
Monsieur Léo Marschutz
Nuremberg, Frauentorgraben, 37
 
Monsieur Marschutz,
 
Accroché chez nous dans un cadre doré pas trop large, votre beau tableau nous procure beaucoup de joie.

Il me fascine particulièrement par la difficile question, apparemment résolue avec facilité, de la composition. Au delà de l’émotion poétique que cette peinture exprime, c’est avec l’assurance du génie qu’elle agence un nombre impressionnant de figures pour constituer une impressionnante nouvelle unité. Et quoique chaque corps en particulier, notamment les deux figures du milieu en bas, chacune travaillée harmonieusement selon des préceptes propres, semble parfait en soi, l’agrément principal du tableau réside dans l’heureuse simplification et la corrélation des figures entre elles. Il en va de même pour la dense partie inférieure du tableau aux figures nombreuses opposée à la partie supérieure constituée d’un unique personnage sans pesanteur. Cette suspension est parfaitement réussie.

La gamme de couleurs de ce tableau m’enchante également. La tonalité d’une divine et très ravissante gaieté me semble être rendue par les deux groupes aux couleurs irisées ainsi que par le bleu, cru et lumineux, de la colombe qui darde ses rayons comme autant de griffes. Après tout, cette colombe, par l’intensité de sa position, de son dessin et de ses couleurs, constitue en quelque sorte l’âme du tableau.

Peut-être avez-vous également ressenti cela ?
 
Concernant maintenant la réparation du tableau, je pense qu’il vaut mieux le laisser provisoirement ici. Actuellement il peut difficilement être transporté à Salzbourg. Ce n’est qu’à contrecoeur que je laisserais une main étrangère s’y essayer. Je préfère attendre – et vous en aurez peut-être bientôt l’occasion - votre prochain séjour à Berlin.
 
Je me réjouirai alors de faire votre connaissance. Dans l’attente je vous salue cordialement.
 
Max Reinhardt.

(1) Titre d’un tableau que Max Reinhardt vient d’acheter et dont cette lettre constitue le descriptif.

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Berlin, den 27 Juni 1919

Herrn Leo Marschütz
Nürnberg, Frauentorgraben 37

Sehr geehrter Herr Marschütz,

Ihr schönes Bild hängt in einem nicht zu breiten Goldrahmen bei uns und macht uns viel Freude.

Mich fesselt besonders daran die scheinbar so leicht gelöste schwierige Frage der Komposition. Hier ist nicht blos poetische Erregtheit malerisch ausgedrückt, sondern mit genialer Sicherheit eine erdrückend grosse Zahl von Figuren zu einer keineswegs erdrückenden neuen Einheit zusammenkomponiert. Und obwhol jeder einzelne Körper, namentlich die zwei mittleren unten, für sich harmonisch durchgearbeitet, mit eigenen Gesetzen, an sich vollkommen erscheinen, so liegt doch die Hauptfreude an dem Bild in der glücklichen Zusammenfassung und in der wechselnden Wirkung der Figuren unter einander, wie zwischen der schweren unteren Bildpartie mit den Vielen und der oberen mit dem vollkommen gewichtlosen Einen. Dieses Schweben ist so schön gelungen.

Auch an der Farbenskala in diesem Bild habe ich Freude. Ihre besonders reizvolle himmlisch-heitere Note sehe ich in den zweierlei Farbengruppen des Regenbogens sowie in dem harten, hellen Blau der Taube, die ihre Strahlen krallenartig herabsendet. Ueberhaupt ist diese Taube von grosser Intensität in Stellung, Zeichnung und Farbe, als wäre sie die Seele.

Vielleicht empfanden Sie das auch ?

Was nun die Reparatur des Bildes betrifft, so, glaube ich, ist es am besten, es vorläufig hier zu lassen. Nach Salzburg kann es unter den jetzigen Umständen schwer transportiert werden. Eine fremde Hand liesse ich nur ungern sich daran versuchen. So will ich lieber warten, bis Sie sich einmal – vielleicht haben Sie bald dazu Gelegenhait – hier in Berlin aufhalten sollten.

Ich werde mich dann auch freuen, Sie kennen zu lernen und grüsse Sie inzwischen herzlich.

Max Reinhardt.

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Letter from Max Reinhardt to a young painter of sixteen
(in 1919 Max Reinhardt bought “The Ascension” by Leo Marchutz and wrote him the above letter.)

Dear Mr. Marchutz,

Your beautiful painting is now hanging on our walls in a not too large gilded frame, and gives us much joy.

I am mainly captivated by the seemingly easy resolution of the difficult problem of composition. Here is not poetic intuition expressed by pictorial means, but with genial assurance an oppressingly large number of figures brought together into a new and certainly not oppressing unit.

And although each single body, especially the two lower ones in the middle, has its own harmony with its proper laws and appears perfect in itself, the main pleasure of the painting lies in the happy configuration and the varying effects of the figures on one another, as in the harmony of the heavy lower part of the painting with the many figures, and the upper part with one absolutely weightless figure – this suspense is a beautiful achievement.

I like too the colors of the painting – your particular heaven-gay note I can see in the two-fold color groups of the rainbow and in the icy clear blue of the dove sending down her calw-like rays. This dove is especially intense in position, drawing and color, as if it were the soul.

Perhaps your felt the same way ?

Sincerely yours,

Max REINHARDT

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